La valse

A 16 ans, j’avais rencontré l’homme de ma vie. À 21 ans, je lui promettais, devant Dieu et tous mes mon oncles et mes ma tantes, de l’aimer toujours.

Je voulais avoir des enfants. J’y avais réfléchi et j’avais lu des dizaines de livres sur le sujet. J’étais prête. Je savais tout. J’avais une opinion ferme sur les méthodes de discipline, l’allaitement, l’alimentation, l’éducation etc.

Ce qu’on ignore quand on commence une famille c’est qu’on signe un chèque en blanc. Nous avons tous une image d’un adorable poupon, d’un couple qui s’aime, d’une maison et d’un chien ou d’un chat. Dans notre société, la fertilité est considérée comme un droit acquis. Il est rare que quelqu’un se marie en se disant que peut-être un des deux conjoints sera infertile. De plus, nous considérons qu’avoir un enfant en santé est aussi un droit acquis. Comme l’autruche qui se met la tête dans le sable, nous persistons à croire qu’un enfant autiste, trisomique, handicapé, ça n’arrive qu’aux autres. Lorsque qu’un handicap est découvert pendant la grossesse, le milieu hospitalier offrira souvent à la famille de terminer cette  grossesse. Le droit acquis à l’enfant parfait. Et bien sûr, on se marie tous en croyant que notre amour durera toujours. Même si un mariage sur deux se termine en divorce, nous sommes convaincus de faire partie du 50% qui ne divorcera pas.

Pourtant, créer une famille, c’est tout sauf cette image irréelle que nous avons dans la tête au départ. Autour de moi, j’ai vu des couples souffrir la déchirure du divorce, plusieurs enfants mourir d’accident ou de maladie, des bébés naître avec un handicap, un jeune ado développer un cancer et y laisser sa vie, trois jeunes athlètes devenir invalides du jour au lendemain à cause d’une maladie mystérieuse ou d’un bête accident de travail. J’ai vu des jeunes s’enlever la vie et d’autres détruire tout leur potentiel en prenant des drogues fortes. Et cela, juste dans mon entourage, sans même trop chercher. Mais voilà, nous croyons que tout cela n’arrive qu’aux autres et nous n’aimons pas y penser. Peut-être même qu’en lisant cet article vous le trouvez négatif pour l’instant et que vous avez le goût de tourner la page… mais restez avec moi, l’histoire n’est pas finie.

Je peux vous dire ce qu’un enfant n’est pas. Ce n’est pas le prolongement de nous-mêmes. Ce n’est pas quelqu’un qui nous ressemble mais en mieux, quelqu’un qui vient au monde pour réaliser les rêves que nous n’avons pas su réaliser. Un enfant est un individu complètement différent de nous, avec ses idées, ses rêves, ses convictions et son droit à l’erreur. Ses choix de vie ne nous conviendront pas toujours. Que faire ? Valser. Un pas à la fois. Un pas en arrière, un pas en avant, être souple, se laisser guider.

On peut s’accrocher de toutes nos forces à cette image parfaite qu’on se faisait de la vie avant que la vie ne commence, et forcer les enfants à faire les choix que nous voulons qu’ils fassent. Certains s’éloigneront de leurs parents, iront même jusqu’à couper les ponts. D’autres, par crainte de perdre leur amour se conformeront à ce moule. Peut-être même y seront-ils heureux. Mais peut-être aussi que dans 10 ou 20 ans, ils exploseront, cherchant à se libérer de ce corset qu’ils n’ont pas choisi, à découvrir qui ils sont vraiment et quel est leur chemin. Mais à cet âge, les dommages seront plus grands. À la suite de cette explosion, ils risquent de laisser derrière eux un conjoint et des enfants qui n’auront rien vu venir, qui seront brisés et confus devant cette personne qu’ils aiment mais ne reconnaissent plus. D’autres exploseront silencieusement, sans faire de bruit, et absorberont eux seuls toute la douleur d’une vie gaspillée à vivre le rêve de quelqu’un d’autre.

Personnellement je crois que chaque enfant a droit à l’amour inconditionnel de ses parents. Un amour qui sait s’émerveiller devant cet être si différent d’eux, qui sait s’adapter, parfois plier, suivre, en croyant le meilleur de l’autre, un amour qui sait valser.

Plus les années passent et plus je sais que je ne sais rien. Je regarde cette jeune fille que j’étais et qui, à 20 ans, croyait tout savoir et je me dis : Oh boy !

Et devant la génération de mes enfants, je veux croire. Croire qu’ils trouveront des réponses que je n’ai pas trouvées, de nouveaux chemins, de nouvelles idées. Croire qu’ils feront plus et mieux.

Je pense parfois à tous ces buts que je m’étais fixés,  jeune maman. Dans bien des cas, j’ai échoué.

Je n’ai pas réussi à leur transmettre ma passion pour la lecture, même si le budget familial pour l’achat de nouveaux livres pour enfants dépassait parfois celui de l’épicerie. Je disais à Marie Rose que lire c’était voyager et cela la fâchait tellement, parce que pour cette boule d’énergie qui voulait changer le monde, voyager c’était aller voir ailleurs si elle y était, pas tourner les pages d’un livre. Je n’ai pas réussi non plus à leur faire mémoriser des versets de la Bible. J’ai bien essayé avec Samuel, mais je me suis aperçue que je lui demandais l’impossible. Je ne savais pas encore qu’il était dyslexique et que sa mémoire n’avait pas encore appris à apprendre. Si j’avais insisté, il aurait vécu échec sur échec et aurait perdu confiance en lui. Mais un jour, j’ai compris qu’avec son beau grand cœur, Samuel mettait en pratique, tout naturellement, le message de la Bible, même s’il ne pouvait la réciter. Je me suis dit que finalement c’était très bien comme cela. Je ne leur ai pas appris à faire mon célèbre «cheesecake», à repasser une chemise ou à plier un drap contour. Il y a tellement de choses que j’aurais aimé leur apprendre mais le temps m’a joué un tour, j’ai cligné des yeux l’espace d’une seconde et déjà ils étaient grands et prêts à vivre leur vie.

Malgré tous mes échecs et mes erreurs, je regarde mes enfants et je suis fière. Ils sont bien dans leur peau, ils savent aimer. Moi qui ai tout fait pour les garder en santé et en sécurité, je les regarde aujourd’hui embrasser le danger et vivre comme deux funambules passionnés. Il aime grimper les montagnes, les murs, tout ce qui est haut, elle aime se jeter en bas des avions avec un petit bout de tissu pour amortir sa chute. Ils ont appris la souplesse. Ne pas juger. Croire en l’autre. Espérer le meilleur. Ne pas chercher à tout contrôler. Ils sont heureux, ils savent valser.

Il y a 30 ans je croyais tout savoir. Je voulais cinq enfants en cinq ans. J’avais tout prévu, tout planifié. Un garçon d’abord, pour protéger les autres, et pour les quatre autres, j’avais la grandeur d’âme de laisser au destin le choix du sexe de l’enfant, à condition d’avoir un bébé par année pendant cinq ans.

Un proverbe juif dit : « Si tu veux entendre Dieu rire, raconte lui tes plans. » Il devait se rouler par terre, Dieu, tellement Il a dû rire en entendant mes plans. Mais son plan était bien meilleur.

Dans ce plan, nous avons eu le cœur élargi, étiré et brisé plus d’une fois. Nous avons ri presqu’à chaque jour. Nous étions aussi à moitié morts de peur la plupart du temps. Nous avons aimé plus que les mots ne peuvent le dire. Nous avons eu trois beaux enfants : Samuel, Florence et Marie Rose. Nous avons regardé la mort dans les yeux quand elle est venue chercher Florence. Trois fois nous avons connu l’indescriptible joie d’une grossesse qui commence pour voir tous nos espoirs être piétinés quand je perdais le bébé.

Nous avons vu nos enfants relever de grands défis, se battre, parfois perdre, souvent gagner, choisir de nager à contre-courant, d’être eux-mêmes, même si parfois cela voulait dire être jugés par leur entourage parce qu’ils osaient être différents.

Nous avons aussi vu notre amour d’amoureux  grandir au fil des ans, devenir de plus en plus vivant et vrai et ce, malgré la maladie et bien des moments difficiles.

Je me demande parfois comment ai-je pu vivre toutes ces joies et ces douleurs sans y laisser ma peau…  J’ai valsé. Simplement et de tout mon cœur. Un pas à la fois. En piétinant souvent les pieds de ceux que j’aimais le plus.

L’autre jour, Samuel m’a dit quelque chose qui m’a beaucoup touchée, il m’a dit : « Mom, toi t’es une mom custom » (Custom voulant dire unique, faite sur mesure selon les besoins ou demandes du client).

Il n’y a pas de moule, pas de recette. Juste des individus uniques qui apprennent à vivre ensemble, à s’aimer, à s’adapter, à croire en l’autre et peut être même….à valser.

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